En prison
Lu dans Libé aujourd'hui. Prévoir son sac à vomi. Et si on parlait de la prison, aux présidentielles de 2007?
Nicolas, Tony, Christophe, Michaël ont le même âge (23-24 ans), sensiblement la même allure, les mêmes jeans-baskets. Et la même tête baissée devant le tribunal correctionnel de Saintes, où ils comparaissaient mardi pour avoir horriblement torturé Yohan, même âge qu'eux, leur ancien codétenu.
Le 20 avril 2005, ils étaient encore six dans une cellule de 22 m2 à la prison de Saintes, mais, au matin, F., le sixième, s'en va. «On peut dire que c'était un caïd, condamné pour des braquages, infractions dites nobles, ironise la présidente Bernadette Pragout. Jusqu'à son départ, un certain ordre régnait dans la cellule.» Caïd ou pas, en tout cas, F. protégeait Yohan : «Foutez-lui la paix !» ordonnait-il.
«Au vinaigre». Ça a commencé avec le ménage. Yohan le fait mal, selon Christophe, qui lui colle un coup de casserole sur la tête. Il a soif ? Qu'il boive donc l'eau des chiottes. «L'eau propre dans un premier temps !» précise la présidente. Puis il n'est pas bien musclé. Il fera des pompes par centaines et prend des coups quand il rate. En rang, les garçons lui demandent «une pipe». Encore des coups et Yohan tombe. Il est torse nu, Nicolas et Christophe lui écrasent des cigarettes sur le dos, les autres tartinent les brûlures de vinaigre et de moutarde. Plus tard, Christophe a l'idée du manche à balai dans le derrière, et là Tony est intervenu : «Ça va trop loin les gars !» Le lendemain matin, un verre de pisse, puisé dans les WC : «Cul sec, sinon ce sera deux !» Ce fut deux.
Lors des promenades, le martyr doit sourire. Il tente d'alerter un détenu. «Tu vas voir ce que tu vas voir !» explosent Christophe et Nicolas. Nicolas qui lui verse de l'eau bouillante sur les mains. «Chaque fois qu'il les enlevait, il prenait un coup, le tout entrecoupé de pompes !» gronde la présidente. Le voilà accroupi, un élastique autour du cou. Ou jambes écartées entre les lits superposés, cagoule sur la tête, testicules frappés à coups de torchon. Nicolas et Christophe lui collent un pied de chaise dans la bouche et miment l'acte sexuel. Un violent coup dans la chaise et des dents se brisent. Il saigne. «Rince-toi au vinaigre !» Enfin, il doit grimper sur un radiateur en hauteur et tombe sans cesse. Il veut vomir. «Fais donc des pompes !» A la fin, il a le pied à moitié cassé, l'un le croit même «mort». Alors la cellule réfléchit. «On aura qu'à dire qu'on s'est battus avec lui pour l'empêcher de se suicider !»
Au matin du 22 avril, Yohan est remis aux surveillants. Les faits sont signalés au procureur. Bilan : 31 jours d'incapacité totale. «Il faisait tout ce qu'on disait, on voulait voir jusqu'où il était capable d'aller, c'était un jeu qui a dégénéré», disent Nicolas et Christophe, les «meneurs». Michaël et Tony ont eu «peur d'intervenir». Dans la salle, magistrats, avocats, public, policiers, vacillent entre dégoût, honte et frayeur. Les quatre ont été condamnés à des peines allant de deux à quatre ans de prison.
Inachevé. Certes, mais il y a cette gêne, ce sentiment d'inachevé. Comment de telles violences ont-elles pu se produire sans que nul, dans la prison, ne s'en aperçoive ? Il manque des gens à ce procès. Personne, en effet surtout pas le parquet , ne s'est donné la peine ou n'a eu la volonté ou la curiosité de faire citer les représentants de la prison. Pas même pour répondre à des questions précises.
Car déjà, et avant le 20 avril, Yohan avait peur. Il avait demandé à changer de cellule. «Le surveillant m'a répondu : "On verra ça la semaine prochaine !"» a-t-il expliqué mardi. Pourquoi un tel manque d'attention ? Mystère.
«Pom-pom girl». Le 17 avril, Yohan avait aussi écrit à sa famille : «Ça ne va pas, tout le monde veut me tabasser, je ne reçois que des insultes...» Saisie par la censure, donc lue par les autorités pénitentiaires, la lettre n'est parvenue que le 4 mai aux parents de Yohan, après son transfert à la prison d'Angoulême. Pourquoi cette lettre n'a-t-elle inquiété personne ? Mystère encore.
Tony a peut-être la réponse, lui qui avait été maltraité à la prison de Gradignan. Comme l'a lu la présidente, «servant de "commis" à un détenu, frappé, forcé de faire la pom-pom girl devant tout le monde, vous êtes sorti en pleurant de votre cellule et avez alerté un gardien qui n'a pas réagi». «Ils n'ont rien fait, affirme Tony, on peut crever sans qu'ils ne fassent rien !»
Pourtant, selon l'avocat de Yohan, Jean Moulineau, ce «procès est l'occasion de regarder en face notre système carcéral !» Occasion ratée. Durant l'audience, magistrats et avocats ont sévèrement cogné sur la «honteuse» loi du silence en prison. On peut facilement renvoyer le compliment à la justice.
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